ENTRETIEN EXCLUSIF - Boubacar Boris Diop – « Diomaye Faye se comporte déjà comme un Président en fin de règne » (Partie 1)

Vendredi 7 Aout 2026

Dans cet entretien exclusif accordé à IMPACT.SN, l’essayiste Boubacar Boris Diop revient sur des sujets brûlants de la politique sénégalaise dont le coeur battant tourne autour de Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko. L’implosion en cours du duo naguère constitué par le Chef de l’Etat et son ex Premier ministre devenu Président de l’Assemblée nationale vampirise un champ politique qui se résume aujourd’hui à un affrontement épique entre Kiiraay, le nouveau parti présidentiel, et Pastef, camp d’origine des deux belligérants. Pour tous, l’horizon le plus éloigné reste la présidentielle de 2029.

Boubacar Boris Diop

- Commençons par une certaine actualité… Macky Sall, candidat au poste de Secrétaire général de l’ONU, a été reçu par le président Diomaye Faye… Quelle analyse faites-vous de sa candidature ?

 

- Ça tombe bien. J'ai signé la pétition en ligne contre cette candidature et j'ai l'impression que le soutien présidentiel, loin de booster Macky Sall, est au contraire de nature à jouer en sa défaveur. L'événement a en effet été l'occasion de remettre sur le tapis les méfaits de son régime : tout y est passé, des malversations financières quasi surréalistes aux crimes de sang en passant par la dette cachée aujourd'hui admise même par ses plus farouches partisans. Des initiatives judiciaires comme celle de l'avocat français Juan Branco ont été réactivées, la jeune Oumou Khalsoum Diallo qui avait réussi à faire annuler le discours de Sall à Columbia University, reste courageusement mobilisée sur ce dossier, le "Collectif des Familles de victimes de Macky"  et "Horizons Sans Frontières" de Boubacar Sèye ont rencontré le représentant personnel de Guterres (Antonio Guterres, secrétaire général de l’ONU) à Dakar et, last but not least, Human Rights Watch a cru devoir donner de la voix. Il est vrai que Sall a été bien accueilli à Dakar et que le supposé soutien de Trump est à prendre en compte même si on sait à quel point le président américain est imprévisible et méprisant à l'égard des leaders de tous les pays qu'il perçoit comme faibles. 

 

Ce sont en outre là deux éléments d'appréciation d'assez peu de poids face au principe de rotation qui veut que le prochain Secrétaire général vienne plutôt d'Amérique latine. Au regard de tout cela, il est douteux que le soutien de Faye, tardif et peu enthousiaste, puisse être d'une quelconque utilité. Il y a enfin l'entrée en lice d'un candidat ougandais sans doute destinée à bien montrer que l'Union africaine n'est en rien concernée par la candidature de Macky Sall.
 

Mais on peut se demander si l'essentiel pour l'ancien président n'est pas seulement d'être vu en train de jouer dans la cour des grands de ce monde. Le statut d'ancien candidat à une charge internationale aussi prestigieuse pourrait lui servir de talisman contre des accusations infamantes ou même de potentiels ennuis judiciaires au Sénégal.


Quant à Diomaye Faye, il s'est de toute façon déjà mis dans une situation où toutes ses décisions susciteront la polémique. Celle-ci n'a pas fait exception. Il fait parfois penser à un homme pris au piège de sables mouvants, tant qu'il reste immobile tout semble aller bien mais le moindre mouvement le met en danger.  

 

Il est important pour les Sénégalais que Macky Sall s'explique ?

 

On entend dire ici et là qu'il n'est pas bien de priver le Sénégal d'un tel honneur. À mon avis il  ne faut pas donner à cette fonction plus d'importance qu'elle n'en a, surtout à une époque où certains pays, notamment Israël et les Etats-Unis, piétinent impunément le droit international. Le peuple sénégalais et en particulier sa jeunesse, a toutes les raisons de se montrer dur envers Macky Sall. En fait, après trois alternances, c'est la première fois que les Sénégalais exigent avec une telle insistance des comptes de leur ex-président. C'est que les trois dernières années de Sall ont été tout simplement infâmes, on ne peut juste pas faire comme s'il ne s'est rien passé. 

 

Dans un pays où le droit de manifester est une conquête démocratique inscrite dans la Constitution, des dizaines de manifestants ont été tués et il faut bien qu'il en réponde tout comme des deux mille détentions fantaisistes et des meurtres de sang-froid, pas en grand nombre, certes, mais d'une extrême gravité. Je parle ici de François Mancabou, Fulbert Sambou et Didier Badji dont la justice doit nous dire pour quelles raisons et dans quelles conditions ils sont morts.


C'est ça aussi, une société démocratique. Et même parmi les manifestants tués, il me semblerait justifié d'isoler les cas du rappeur Baba Kana et du tailleur Cheikh Wade abattus presque pour s'amuser, l'un aux HLM et l'autre aux Parcelles. Ce qui est arrivé à tous ces compatriotes indique un dangereux basculement quant à la nature même de la violence politique dans notre pays. Celui qui devait en être le principal bénéficiaire ne peut tout simplement pas prétendre qu'il ne sait rien de tout cela et qu'il n'est donc en rien disqualifié pour diriger la communauté des nations. Toute société humaine abrite le genre de monstres impliqués dans ces crimes de sang et quand ils se réveillent elle doit savoir les identifier, affronter l'image peu flatteuse qu'ils lui renvoient d'elle-même et ressortir de l'expérience avec le sentiment d'être un peu meilleure. 

 

Diomaye a d'abord laissé entendre que la candidature de Macky à l'ONU ne l'intéressait pas. Qu'est-ce qui a pu lui faire changer d'avis ?

 

Il se pourrait qu'il n'ait pas vraiment changé d'avis, les pressions ont sans doute été trop fortes. De toute façon, il n'est pas facile de dire quelle ligne directrice commande les choix du président Faye, il donne de plus en plus l'impression d'avoir les nerfs à vif et d'agir au coup par coup. Voilà peut-être pourquoi il faut prendre très au sérieux la déclaration rapportée par ses camarades à leur sortie d'une audience au palais, quand il leur aurait dit : "Puisqu'il en est ainsi, allons-y, comme ça, on va tous perdre!" C'est un comportement très étrange. De toute façon au Sénégal, la dernière ligne droite est toujours un peu pénible pour le président en exercice : harcelé de toutes parts il finit par craquer et ça a donné le "maa waxoon waxeet" de Wade et le cri de colère de Diouf à Thiès contre "la jeunesse malsaine", deux moments politiques peu glorieux restés dans les mémoires. On a par ailleurs vu Macky Sall avoir sur la fin des comportements erratiques, avec le chaos sanglant qui en a résulté. Mais cette brusque animosité du sortant envers le peuple était toujours liée à l'usure du pouvoir. Ce qui est nouveau avec Diomaye, c'est qu'il a commencé à faire du maa-tey avant même d'avoir eu le temps de s'installer dans son fauteuil. C'est assez curieux de voir un homme aussi jeune et peut-être pas aussi odieux qu'on le dit partout, se comporter déjà comme un président en fin de règne. 

 

- Que pensez-vous qu'il va maintenant se passer après ce soutien du président Diomaye à la candidature de Macky Sall ? Politiquement, qu'est-ce que ça peut représenter ?

 

 - Macky Sall tenait à montrer que malgré les accusations contre lui, il bénéficie du soutien de son pays. Mais il n'a pas osé rester plus de trois heures dans ce même pays qu'il a dirigé pendant douze ans. Ce n'est pas bon, ça. On aura aussi remarqué que les grands responsables de son parti ne sont pas allés l'accueillir. En fait, on avait tendance au fil des jours à refouler cette affaire onusienne à l'arrière-plan et là c'est revenu au centre du débat de manière très négative. J'ai entendu des personnes plutôt favorables à Diomaye - souvent par haine viscérale de Sonko - dire qu'ils ne comprendront ni ne soutiendront jamais une telle décision.

 

- On peut supposer qu'à travers cet acte le président Diomaye Faye est dans une posture d'affirmation personnelle de son pouvoir ? 

 

- Par rapport à l'emprise que Sonko a pu avoir sur lui ?

 

- Oui, pendant une décennie...

 

- Malheureusement pour lui, il sera condamné comme tout chef de l'Exécutif à exercer le pouvoir en fonction de la manière dont il l'a conquis.
 

Le péché originel pour Diomaye ce sera toujours le geste seigneurial de Sonko demandant aux Sénégalais de voter pour lui. C'est très inconfortable, d'un point de vue psychologique ; il faut être d'une grande force mentale ou alors absolument indifférent aux honneurs pour vivre à l'aise avec cela. Mais on a l'impression que ce déficit manifeste de légitimité pèse si lourd pour Diomaye qu'il n'en finit pas de chercher à le compenser en surjouant sa fonction présidentielle.


On le dit obsédé par le protocole et je crois que quelqu'un devrait lui déconseiller de se faire systématiquement photographier en train de signer des décrets, juste pour rappeler aux élites administratives et politiques de ce pays que c'est lui le patron. Il y a eu avant lui quatre chefs d'Etat dotés du même pouvoir de nomination aux emplois civils et militaires mais aucun d'eux n'en a jamais fait toute une histoire. 

 

- Le pouvoir du décret...

 

- On entend cela du matin au soir de la bouche de ses partisans et ce n'est vraiment pas bien. C'est d'autant plus déconcertant que tous ceux qui ont côtoyé Diomaye aux Impôts et dans Pastef le disent rigoureux et travailleur et sans doute s'acquitte-t-il sérieusement en ce moment de ses lourdes obligations étatiques. Le seul problème c'est qu'à la faveur du conflit avec Sonko, on a l'impression qu'il passe tout son temps à nommer et à limoger. Oui, il est ce faisant dans son rôle, c'est même très important mais le sort de quelques milliers de hauts fonctionnaires est peut-être à relativiser au regard du destin de vingt millions de Sénégalais. 

 

- Serait-ce de la fragilité ?

 

- Je pense qu'on peut le dire ainsi.

 

- Jusqu'où cela peut-il mener ?

 

- En politique, on ne réinvente jamais rien. Diomaye n'aura d'autre choix que de s'appuyer sur les prédateurs locaux et étrangers qu'il a combattus pendant dix ans au sein de Pastef. Face aux scandales, notamment financiers, l'urgence sera toujours d'attendre. Et on peut imaginer qu'il prendra souvent des décisions contraires à ses convictions profondes. C'est qu'à un moment donné, ce qui va compter ce ne seront pas ses opinions personnelles mais la plus efficace des options s'offrant à lui pour sa survie politique. 

 

 – Cela signifierait-il que le président Diomaye Faye aurait été capturé par le « système » ? Je pense à ses nouvelles amitiés sur le continent, avec Sassou-Nguesso par exemple, à ses destinations privilégiées à l'étranger et, au plan national, aux responsables de l'ère Macky qu'il choisit de recevoir.

 

- À mes yeux cela ne fait pas l'ombre d'un doute. Mais ce n'est pas la première fois qu'un chef d'Etat se retrouve ainsi pris en otage par des acteurs politiques et sociaux aussi puissants qu'invisibles. Il est malgré tout étonnant qu'on ait pu le retourner aussi facilement. 

 

- Ce changement de cap, ça interpelle quand même, personne n'imaginait qu'il tournerait complètement le dos à ce pour quoi il s'était toujours battu. 

 

– Le changement de cap est en effet si radical et complet qu'on se surprend parfois à se demander si Diomaye a été réellement retourné comme je viens de le dire ou s'il avait au contraire toujours su cacher son jeu. La deuxième hypothèse, qui donne presque le vertige, est terrible mais on est obligé de la poser sur la table, même si au final cela fera partie de ces énigmes dont les historiens savent faire leur affaire. Je crois qu'eux seuls pourront dans le futur éclairer notre lanterne sur ce point particulier. Et ce qui rend l'affaire plus mystérieuse encore, c'est que Diomaye, depuis deux ans et demie qu'il est au pouvoir, ne nous a jamais donné la moindre raison de croire, à la différence d'au moins deux de ses prédécesseurs au Palais, qu'il considère sa charge de chef d'Etat comme un moyen d'enrichissement personnel.
 

Ce qui est clair en tout cas, c'est que si on n'a jamais vu un chef d'Etat tenir cent pour cent de ses engagements électoraux, on n'en a jamais vu non plus un seul renier cent pour cent de ses engagements électoraux. C'est un acte d'une brutalité inouïe contre tous les électeurs, qu'ils aient voté pour ou contre Diomaye puisque c'est l'essence même du suffrage universel qui est remise en cause par son comportement.


Et même si nous sommes bien d'accord que la morale n'a rien à faire en politique, beaucoup de Sénégalais de tous bords ne retiendront de la séquence 2024-2029 que la parole trahie de Bassirou Diomaye Faye.

 

 

- À son meeting de Touba, Sonko a laissé entendre que Diomaye a toujours caché son jeu. L'accusation est très grave...

 

- Et c'était la première fois que Sonko faisait une sorte de mea culpa sur ce sujet capital. Je n'ai jamais fait mystère de mon admiration pour Sonko et je considère qu'il est dans le contexte politique actuel une chance exceptionnelle pour le Sénégal. Je n'hésite pourtant pas à lui imputer en grande partie la responsabilité de la crise actuelle au sommet de l'Etat.
 

À mon avis un homme d'Etat, c'est avant tout de la perspicacité au quotidien et il en a singulièrement manqué dans ce cas particulier. C'est ahurissant de constater que pendant tant d'années de proximité, il n'a jamais senti que Diomaye, leur amitié mise de côté, pouvait être un danger mortel pour le parti. C'est fondamental pour un leader d'être capable de juger les humains et de savoir s'entourer des meilleurs collaborateurs.


Le moins que l'on puisse dire c'est que Sonko a failli à ce niveau car il y a quelque chose d'effrayant dans la froide détermination avec laquelle Diomaye s'applique à détruire Pastef. Lorsque vous êtes le chef, tout le monde essaie de manipuler vos émotions et vos points de vue et la lucidité devient un enjeu politique fondamental. À un certain niveau, un tel manque de vigilance est particulièrement préoccupant.

 

- Au-delà du fait que Diomaye s'est métamorphosé ou non, quelles sont les implications politiques de cette crise ? Est-ce que les idées de souveraineté, de rupture, défendues par Pastef depuis 2014 vont migrer vers d'autres horizons politiques ou tout simplement disparaître peu à peu ? 

 

– Diomaye a lui-même publiquement prophétisé la mort de Pastef mais ça, c'était prendre ses désirs pour la réalité. Dans l'histoire politique du Sénégal, jamais un leader et son parti n'ont été aussi populaires que Sonko et le Pastef. La confrontation entre Sonko et Diomaye a, qu'on le veuille ou non, une dimension morale très forte et malgré leur peu d'illusions sur les politiciens, beaucoup de Sénégalais sont profondément choqués par le comportement de Diomaye Faye. 

 

- Peut-on parler d'une lutte entre deux lignes ?

 

- Dans les faits, c'en est une car comme je l'ai laissé entendre il y a un instant, Diomaye n'a d'autre choix que de prendre le contrepied des thèses de Pastef. Personne ne peut par exemple l'imaginer en train de tenir tête à la France sur quelque sujet que ce soit, ce serait scier la branche sur laquelle il est assis. Mais ce qui est fascinant, c'est que autant Sonko n'en finit pas de marteler ses convictions, autant Diomaye est silencieux sur tous les grandes questions. Je ne l'ai pas souvent entendu prendre position sur le panafricanisme, la souveraineté politique ou monétaire, la lutte contre la corruption etc. C'est assez curieux de la part d'un président aussi jeune, élu sur un programme de rupture. On a l'impression que dans sa vie antérieure, Diomaye faisait bien tourner l'appareil du parti, avec dévouement et efficacité mais sans plus. Et aujourd'hui, se contenterait-il du decorum de la fonction présidentielle sans trop se soucier de la capacité d'agir qu'elle lui confère ?

 

- Diriez-vous qu'il est une chance pour la Françafrique ?

 

- À mes yeux cela ne fait pas l'ombre d'un doute. Il suffit de comparer les profils de Diomaye et Sonko, ce dernier étant activement combattu par certaines chancelleries, pour mesurer à quel point l'Occident peut se réjouir de la confusion actuelle au Sénégal. Car il ne faut pas s'y tromper, on parle de la Françafrique en perdant de vue, comme le rappelle souvent le président nigérien, que la France agit aussi en Afrique pour le compte et avec la complicité de l'Union européenne. "Ces gens chassent en meute", m'écrit souvent un de mes amis en prenant l'exemple de la soi-disant lutte contre le terrorisme au Sahel.

 

Mais ne peut-on pas dire à la décharge du président Diomaye Faye qu'il a pu se rendre compte à l'épreuve du pouvoir que le projet de Pastef est irréaliste ? Cela ne pourrait-il pas expliquer au moins en partie sa volte-face ?

 

– Cela ne me dérangerait pas, personnellement, si c'était le cas. On peut entendre un tel raisonnement sans forcément le partager. En fait, la séquence historique que nous vivons est si extraordinaire qu'on ne peut écarter aucune piste de réflexion. Mais pourquoi alors le président ne s'en serait-il pas ouvert aux Sénégalais ? S'il nous avait dit : j'ai cru au projet Pastef, c'est lui qui m'a fait élire, j'en resterai éternellement reconnaissant à Sonko mais je vois aujourd'hui qu'il n'est pas bon pour notre pays et je ne peux en mon âme et conscience essayer de le mettre en œuvre. Mais tout le monde sait bien que dans la vie réelle ça ne se passe pas ainsi. Le ver était sans doute dans le fruit dès le départ et à vrai dire je ne vois pas comment Diomaye pourrait se débarrasser de cette image de président soit trop facilement influençable soit dépourvu de principes moraux.  

 

- De toute façon, le duo a implosé. Qu'est-ce que cette rupture peut faire perdre au Sénégal en termes d'avancée démocratique ? 

 

- Le président Diomaye Faye a créé son parti et il n'y aura probablement rien de significatif entre "Kiiraay-Les Patriotes républicains" et "Pastef". Ce n'est pas très sain d'un point de vue démocratique, cette marginalisation d'acteurs politiques numériquement faibles mais parfois de très grande qualité. Mais la vraie perte va bien au-delà de la sphère politique nationale. Nos compatriotes ne semblent pas se rendre compte de l'immense espoir soulevé au sein de la jeunesse africaine par le tandem Sonko-Diomaye. C'est quelque chose de vraiment extraordinaire. À Nouakchott, Yaoundé, Libreville, partout sur le continent, des milliers de jeunes ont veillé le soir de l'élection présidentielle afin de suivre jusqu'au bout les exploits de ces deux acteurs politiques surgis de nulle part pour se dresser courageusement face à une vieille classe politique qu'eux-mêmes voyaient à l'œuvre dans leurs pays, corrompue, débauchée et soumise à des puissances étrangères. 

 

Je n'arrête pas depuis trois ans de recevoir des demandes d'éclairage formulées par ces jeunes, y compris de pays anglophones comme le Nigeria et le Kenya. Je prends toujours le temps de leur expliquer la situation au Sénégal de manière nuancée et détaillée. Ils sont aujourd'hui un peu sonnés et semblent se dire : "Tout ça pour ça ?" L'avènement de Pastef était vu par cette nouvelle génération comme une possibilité de changement radical mais pacifique, montrant au monde que l'Afrique n'est pas condamnée aux guerres civiles ou à d'autres formes de violence de masse.


L'histoire leur semblait presque trop belle pour être vraie. Les cyniques leur disaient : « Vous allez voir, ça va se casser la gueule, souvenez-vous de Sankara et Compaoré, de Lumumba et Mobutu, de Senghor et Dia. » Ils sont restés accrochés à leur rêve puis se sont rendus compte que les cyniques avaient vu juste. Vu de l'extérieur, ce conflit est un sérieux coup de canif à l'exception démocratique sénégalaise. Ce sera difficile de réparer ces dégâts.

 

- Une réconciliation est-elle envisageable aujourd’hui ? 

 

J'allais justement en parler, une réconciliation entre les deux hommes est absolument nécessaire pour que soit appliqué sans frilosité le programme pour lequel le peuple sénégalais a voté. Il a été question à un moment donné de discrets contacts entre les familles, à la sénégalaise en somme, et des appels à la raison sont parfois lancés par les uns et aux autres. Mais peut-être ne faut-il plus se faire trop d'illusions, tant l'atmosphère est polluée.
 

Il suffit de voir Diomaye dans certaines situations délicates, exploitées sur les réseaux sociaux dans l'intention manifeste de l'humilier, pour comprendre que si une réconciliation reste souhaitable, elle est aussi très peu probable.


Une autre conséquence politique potentielle de ce conflit mérite réflexion : la puissance de Pastef est telle que pour ne pas l'affronter, ceux d'en face pourraient être prêts à tout, de la fraude électorale au chaos organisé. Quand on considère les intérêts, y compris étrangers, qu'il menace, est-ce qu'il est irréaliste ou trop pessimiste de penser que même une élection frauduleuse redevient possible au Sénégal par quelque moyen que ce soit ? 

 

Vous savez, la situation du pays est si délicate qu'il a suffi d'un cambriolage ayant mal tourné pour que les observateurs commencent à émettre des doutes légitimes sur la solidité de notre édifice institutionnel, en particulier sur la réalité de la séparation des pouvoirs. C'est à l'évidence parce qu'il est conscient de la probabilité de ce scénario-catastrophe que Sonko n'arrête pas de répéter qu'il n'y a pas de crise au Sénégal et d'appeler ses partisans à la retenue tout en poursuivant la massification de son parti.
 

Ceux qui se sont toujours cru au-dessus des lois, ont vu Sonko à l'œuvre pendant deux ans et savent très bien ce que signifierait pour eux son accession à la magistrature suprême et ils ne sont pas du genre à rester sans réaction face à l'imminence d'un tel désastre. 


En somme, ce qui menace la paix civile, ce n’est pas que Sonko veuille lâcher ses troupes dans la rue mais plutôt le fait que personne ne soit de taille à l'affronter dans des élections apaisées et régulières.

 

- Il y aura peut-être une sorte d'union sacrée, des gens qui diront "Tout sauf Sonko" ?

 

- Nous y sommes presque en réalité, l'utilisation intensive du "décret" participe de cette logique. Essayez seulement d'imaginer où on en serait aujourd'hui si Pastef n'avait pas décidé d'aller seul aux législatives. Sonko serait cerné à l'heure qu'il est par des coalitions aux noms loufoques réclamant chacune sa part du gâteau.
 

Malheureusement pour Diomaye, c'est lui qui va hériter de ces opérateurs politiques, parmi lesquels il faudra aussi compter des "professionnels" de la société civile. Ce retour aux pires pratiques politiciennes va coûter très cher au Sénégal, en ressources et en temps de travail. 


Mais je ne pense pas que tout ce monde animé par un mélange de crainte et de complexe envers Sonko puisse peser bien lourd dans une compétition électorale digne de ce nom. De toute façon, cette période est marquée par un phénomène unique dans notre vie politique contemporaine : l'attachement irrationnel à Sonko et la haine tout aussi irrationnelle envers lui.  

 

- À propos de la révision constitutionnelle, qu'est-ce que ça dit, le fait que le président Faye ait senti son pouvoir menacé par le Législatif ? Faut-il en conclure que le présidentialisme de type français va se perpétuer ? 

 

- Je viens juste de vous parler de la haine envers Sonko, qui fausse le jugement des uns et des autres et les amène souvent à ne tenir aucun compte de faits qui pourtant crèvent les yeux. Voilà par exemple des décennies que tout le monde critique à juste titre l'hyper-présidentialisme sénégalais, hérité de l'ancien colonisateur qui en a du reste une bien meilleure maîtrise. Il était en effet particulièrement malsain de voir l'Assemblée nationale se comporter en simple chambre d'enregistrement et l'envie d'en finir avec une situation où le Parlement obéit au doigt et à l'œil à l'Exécutif a servi de boussole aux Assises, à la CNRI et à d'autres initiatives similaires telles que le Sursaut Citoyen, dont je suis un membre pas très assidu. C'est pourquoi il nous a paru normal de publier le 28 juin dernier la tribune dite des 143 pour dire que les propositions constitutionnelles faites par Pastef sont un pas significatif dans cette direction et qu'il faut les adopter en restant bien conscient de la nécessité de les compléter. D'autres ont eu une lecture différente de la situation. Je la comprends sans y souscrire.
 

Mamadou Ndoye du Sursaut citoyen par exemple a surtout vu dans les propositions de la majorité parlementaire une manœuvre destinée à affaiblir Diomaye. Alymana Bathily, membre du Sursaut Citoyen et de Pastef, a proposé une critique très pertinente de la contribution de Ndoye, que je partage totalement en n'y ajoutant qu'une petite chose : toutes ces mesures restrictives de l'autorité présidentielle proposées par Pastef vont devoir également s'appliquer au prochain chef de l'Etat, c'est-à-dire si tout se passe normalement, à Ousmane Sonko lui-même.


Je me souviens aussi d'avoir discuté avec des amis redoutant que le centre du pouvoir finisse par se déplacer vers la Place Soweto. C'est ainsi que j'ai compris l'article de Bado Ndoye et c'est le genre de crainte qu'on peut bien entendre tout en la jugeant peut-être excessive. Mais que dire de tous ceux qui réclamaient à cor et à cris un referendum au nom des nobles principes républicains et qui, dès que cette idée a commencé à prendre plus ou moins forme, ont jugé que ce n'était peut-être pas une bonne idée ? Mais pour beaucoup, la seule chose importante c'était que Sonko, l'homme politique en qui la majorité du peuple sénégalais a le plus confiance, ne puisse même pas être député... [A suivre le 9 août 2026]

 
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